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Quand vint la lumière

01 décembre 2016

C’est l’histoire d’une ville où il fait toujours sombre. Le jour y est presque aussi sombre que la nuit. Les habitants de cette ville ne voient pas grand-chose, ils distinguent des silhouettes mouvantes ou immobiles. Et comme le lever du soleil ne vient pas rythmer la vie, les coqs ne savent pas quand chanter, et les habitants ont toujours peur d’être en retard. Alors, ils ne cessent de se dépêcher, de courir, de foncer. Et comme il fait sombre, ils se heurtent souvent les uns aux autres.

Dans cette ville où l’on ne voit presque rien, l’autre est dangereux. Et personne n’est vraiment heureux.

Dans cette ville habitent trois amis. Le premier, Antoine, est un petit garçon avec de longs cheveux bruns et de grands yeux verts. Mais comme il fait sombre, personne ne les voit vraiment. Antoine habite au troisième étage d’une maison. Ses parents vendent des fleurs, qu’ils font venir de très loin. Il faut dire que dans une ville où l’on ne voit rien, les odeurs sont très importantes, et les habitants achètent beaucoup de fleurs. La maman d’Antoine aime les roses, alors dans leur appartement il y a toujours au moins un bouquet de roses. Ce qui fait qu’Antoine a une odeur de rose, c’est comme ça qu’on le reconnaît.

Le grand jeu d’Antoine, c’est de ne surtout pas dire bonjour à la vieille dame qui habite au deuxième étage, en dessous de chez lui. Chaque fois qu’il pénètre dans la cage d’escalier, il hume l’air pour repérer l’odeur de savon à la violette de sa vieille voisine. Et s’il sent qu’elle est là, il se fait tout petit, tout silencieux, et il passe à côté d’elle, sans lui dire un mot.

Les amis d’Antoine sont jumeaux : Frank et Dorothée. Frank a des cheveux courts qui se dressent sur sa tête et des grands yeux noirs. Dorothée aussi a des grands yeux noirs, mais ses cheveux sont longs et bouclés, et elle invente plein de coiffures : des nattes, des couettes, des chignons et des macarons. Mais comme il fait sombre, personne ne les voit vraiment.

Les parents de Frank et Dorothée vendent des fruits et des légumes, qu’ils font venir de très loin. Il faut dire que dans une ville où l’on ne voit presque rien, l’odeur des fruits et des légumes est très importante. On reconnaît Frank et Dorothée à leur odeur, différente suivant la saison. Ils sentent parfois le chou ou le poireau, la tomate, le melon, la pêche ou l’abricot…

Ce jour-là, Antoine, Frank et Dorothée reviennent de l’école. Soudain, une voix résonne dans la ville. Une voix forte, qui clame : « Sur cette ville viendra une grande lumière ». Les habitants de la ville s’immobilisent, médusés, un peu effrayés. Puis, comme il ne se passe rien, ils continuent leur chemin en se pressant, ils continuent à se rentrer dedans, à courir après le temps. Mais les trois amis se regardent, étonnés. La lumière ? Qu’est-ce que ça peut bien être ? Ils n’en ont jamais entendu parler.

Quand il rentre chez lui, Antoine est tellement préoccupé qu’il oublie de vérifier si sa vieille voisine est là, avec son odeur de savon à la violette. Et au beau milieu de l’escalier, boum, il lui rentre dedans ! « Oh pardon madame ! » « Ce n’est pas grave, Antoine ». « Mais, vous me connaissez ? » « Enfin, Antoine, on se croise souvent dans l’escalier ! Je te reconnais bien à ton odeur de rose, et de chocolat chaud le matin ! » Antoine sent la honte l’envahir. S’il ne faisait pas si sombre, on pourrait voir ses joues devenir rouges, rouges comme jamais dans sa vie ! Mais la vieille dame continue : « Dis-moi, toi qui as de bonnes oreilles, tu as entendu cette voix qui parlait de lumière ? » « Oui, dit Antoine, mais qu’est-ce que c’est, la lumière ? »

« La lumière – répond la vieille femme, rêveuse – la mère de ma grand-mère lui en parlait…. La lumière, c’est quelque chose d’extraordinaire, qui éclaire. Avec la lumière, on voit où l’on va, on est sûr de retrouver son chemin, de ne pas heurter l’autre. Et puis la lumière permet de voir le visage des autres, et ça, ça change tout... » Tandis qu’elle parle, Antoine voit le visage de la femme s’illuminer, comme éclairé de l’intérieur. Pour la première fois, il découvre son regard, les rides sur ses joues et son doux sourire. Et comme la lumière de son visage éclaire tout autour d’elle, Antoine voit à ses pieds un énorme sac, bien trop lourd pour une femme de son âge. Alors, sans réfléchir, Antoine prend le sac et accompagne sa voisine chez elle, jusque dans sa cuisine. Il pose le sac sur la table, et quand il veut dire au revoir, il voit sur la joue de la vieille femme, une larme couler. Antoine connaît le goût salé des larmes, mais il n’en avait jamais vu.

Quand il rentre chez lui, ses parents le regardent, étonnés. Son visage est tout illuminé.

Le lendemain Antoine raconte son aventure à Frank et à Dorothée. Tout en discutant, ils passent devant une grande maison que l’on appelle la maison « bizarre », parce qu’y vivent des gens bizarres, aux odeurs étranges, qui parlent des langues que l’on ne comprend pas. Ils parlent la langue de la ville aussi, mais avec un drôle d’accent. Un couple s’apprête à pénétrer dans cette maison, quand la voix résonne une nouvelle fois dans la ville. Cette fois elle est douce, légère : « Sur cette ville viendra une grande lumière ». Cette fois, les habitants font comme s’ils n’avaient pas entendu. Ils continuent à courir après le temps, et à se rentrer dedans. Mais les enfants se sont immobilisés. Ils entendent l’homme, juste à côté d’eux murmurer à son épouse : « La lumière, tu te souviens, de la lumière qui venait du visage de cette femme qui t’a aidé à accoucher quand nous sommes arrivés ici, et que nous n’avions pas nos papiers ? ». « Oh oui, je me souviens » dit la femme. Et tandis qu’ils évoquent ce souvenir, leur visage s’illumine. Frank et Dorothée, d’une seule voix, demandent : « Vous savez ce qu’est la lumière ? ». « Bien sûr. Venez ».

Les trois enfants suivent le couple qui les conduit dans une cuisine, autour d’une grande table ronde. Devant eux, une assiette avec des petits gâteaux tout autour, et au milieu, une énorme boule de glace aux parfums inconnus et délicieux. Pendant qu’ils se régalent, ils entendent des bruits de tiroir que l’on ouvre et ferme, de portes de placard qui claquent, de vaisselle que l’on heurte. Ils distinguent les mains de la femme en train de pétrir une pâte. Quand la pâte est pétrie, la femme en fait un long boudin qu’elle enroule comme un escargot dans un grand plat. Elle met le plat au four, disparaît un instant et revient s’asseoir à table, un bébé dans les bras, pour bavarder avec les enfants. Quand le gâteau est cuit, elle le partage en deux. Elle en donne une moitié à Antoine et l’autre moitié aux jumeaux.

Le soir, dans les deux maisons, quand les enfants déposent leur moitié de gâteau au milieu de la table familiale, une lumière en jaillit et éclaire toute la pièce. 

C’est à partir de là que tout a changé dans la ville. Les parents d’Antoine ont décidé d’apporter chaque semaine des fleurs aux étranges habitants de la maison bizarre. Et puis à l’hôpital. Et puis à la prison. Et les parents de Frank et Dorothée ont décidé d’offrir chaque semaine une énorme soupe de légumes à tous ceux qui en voulaient. Et puis, de don en don, de visite en visite, de main en main, de visage en visage, la lumière s’est propagée, dans toute la ville, comme une traînée de poudre. Toutes ces petites lumières partagées ont fini par faire une grande, une très grande lumière. Et dans cette ville, plus personne n’a peur de l’autre.

Ce qui n’est pas rien.

 

texte : Doris ZIEGLER, illustrations : Anne HEIMERDINGER

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